On nous demande pourquoi la violence et la haine...
...on répond que c'est pour protéger notre domaine ! Car c'est bien ainsi que nous concevions notre engagement. Le dernier carré, l'ultime phalange, tous résolus à défendre notre citadelle assiégée. Nous avions le sentiment que si nous cédions, le dernier espace de liberté disparaissait. Nous avons alors défendu Assas* ou la faculté de droit de notre ville (quand 90% d'entre nous n'y étions même pas étudiants bien entendu !) comme le dernier rempart de notre Europe. Selon les fantasmes de chacun, l'enceinte de la fac devenait alors un bunker, les Thermopyles ou le General Post Office de Dublin lors de la révolte de 1916. C'était chez nous ! Nous avions notre table à la cafét' et même, pour les plus chanceux ou doués électoralement (ah, l'apprentissage de la démocratie à travers les élections étudiantes...), un local. Nous défendions ce village, ses habitants, contre les menaces extérieures. Bizarrement, tous ne nous en étaient pas reconnaissants. Mais nul n'est prophète en son pays, n'est-ce pas... Pour nous c'était la fac, mais pour certains cousins c'était une tribune de football, un bar ou même un square. Certains militants cumulaient même ces différentes occupations. Chacun de nous se sentait alors partie prenante d'une démarche réellement politique, proprement révolutionnaire. Peut-être n'étions-nous pas si éloignés de la vérité (sur le fond, la forme c'est un autre débat auquel cet article essaie de répondre en partie...) si l'on prend en compte la logique défendue par Dominique Venner dans son fascicule « Pour une critique positive », qui se voulait justement lors de sa rédaction l'équivalent du « Que faire ? » communiste de Lénine pour les révolutionnaires nationalistes : « Mieux vaut contrôler dans toute la France une seule municipalité, une seule entreprise, une seule faculté que de déployer une agitation généralisée sans prise sur la masse ». J'ai d'ailleurs aussi le sentiment que la stratégie actuelle des Identitaires se place dans cette perspective.
J'entends déjà d'excellents sociologues expliquer que nous ne faisions alors que participer à une certaine tribalisation de la société, avec notre territoire, notre vocabulaire, notre style vestimentaire, etc. De sympathiques et touchants « NR » de la 25ème heure – on jouait déjà avec le Betar alors qu'ils en étaient encore à théoriser le boycott des oranges de Jaffa, on citait les frères Strasser dans nos bulletins étudiants quand ils étaient encore au PCF ou s'extasiaient pour Chevènement ou Mégret – diraient même que nous étions en plein dans un processus d'américanisation de ce qui était à l'origine un engagement politique. S'ils le disent... Mais après tout, quand certains n'avaient pas hésité à appeler leurs bandes les « Guerriers rouges », les « Requins vicieux » ou encore les « Black Dragons », il n'y avait vraiment aucune honte à être du « gang » des Rats Noirs ! Au moins cette bande-ci avait-elle un passé glorieux (l'évocation de descentes mémorables, de tel ou tel qui s'était illustré, la rencontre avec certains « grands anciens », la dimension un peu intemporelle et presque familiale ont toujours été parties prenantes de notre engagement), et nous avions un idéal. Un idéal oui, et cela nous suffisait bien, les idées figées et les programmes en 200 points étaient laissés aux partis pour lesquels nous nourrissions un admirable mépris, pas toujours justifié... mais très souvent ! Des gens qui en payaient d'autres pour coller leurs affiches, cela nous a toujours semblé un peu étrange à vrai dire. Nous y voici donc. Sous les traits d'un syndicat étudiant aurait donc prospéré une bande de jeunes délinquants aux (basses) bases politiques ? Si on considère la propension de ces jeunes gens à porter le blouson de cuir et le bandana, le doute n'est presque plus permis.
La main serrée sur l'avant-bras
C'est ainsi que nous avons commencé à nous saluer, habitude importée des camarades romains par quelques militants globe-trotters. Ce code se voulait symbole de confiance (jadis, c'est dans la manche que l'on dissimulait le poignard destiné à se ficher dans votre dos...), signe de l'appartenance (reconnue et mutuelle donc) à une même « camaraderie ». Une fratrie bien davantage qu'un mouvement. Je me suis d'ailleurs laissé dire que cette habitude se perpétuait toujours.
Cette fraternité, c'était avant tout une fraternité virile. Une virilité éprouvée dans l'adrénaline, la sueur et le sang... c'est-à-dire dans la violence. Difficile de décrire le climat d'alors et notre état d'esprit. Des coupures de presse aideraient peut-être. Elles pourraient par exemple montrer ces dix jours où, à Nice, cinq attaques avec des grenades à gaz lacrymogènes furent répertoriées (deux Mc Donald's, une conférence de la Ligue des Droits de l'Homme, un cinéma projetant un documentaire de soutien aux clandestins, etc.). La violence nous semblait le seul ressort, l'unique moyen d'exister dans un champ politique dont nous nous sentions complètement absents. Il y a fort à parier que sans cette dimension violente, la majorité d'entre-nous n'auraient jamais mis un pied dans l'action politique. La violence pour défendre notre territoire (fut-ce un territoire « idéologique »), et évidemment la meilleure défense étant l'attaque selon le dicton, nous allions régulièrement porter le feu en territoire ennemi. Gazages, descentes, attaques se sont succédées pendant ces quelques années à un rythme bien plus important que tractages ou collages.
Pour que vous preniez réellement la mesure de nos « activités », je ne peux résister à la tentation de l'anecdote. Nous revenions d'une descente très violente sur un stand de la CNT dans une grande école parisienne. Le stand avait été renversé, les panneaux arrachés, les vitres du hall brisés, et les étudiants identifiés comme anarcho-communistes ainsi que ceux qui avaient essayé de s'interposer (sécurité y compris...) avaient été corrigés avec grande attention. Nous rentrions donc rue d'Assas pour y déguster le café tant attendu et se raconter les uns aux autres la scène que nous avions pourtant tous vécu ensemble (c'est toujours ainsi dans l'enthousiasme post-violence, « Tu as vu quand j'ai... » etc.). En sortant du métro, nous passons à proximité d'un groupe de jeunes mi-crasseux mi-racailleux, dont on pouvait habilement déceler au vu de leur habillement ou de leurs sympathiques tresses qu'ils ne se situaient pas précisément dans la même sphère politique que nous. Pourtant, nous entendons l'un d'eux dire à ses amis qu'ils vont aller déjeuner à la faculté (ils devaient manifestement étudier dans un lycée du quartier). La présence de ces jeunes à dreadlocks et pantalons larges, pire encore leur seule volonté affichée de se rendre à Assas, a été vécue comme une provocation. Les coups se sont mis à pleuvoir. C'était chez nous, et nous leur avons expliqué que dans ce « chez nous » ils n'avaient pas leur place. Je ne suis pas certain que cela les ait réellement encouragés à revenir à un style moins décadent, mais nous avions défendu la citadelle. N'importe qui aurait vécu la première descente comme une expérience suffisamment traumatisante (ou enthousiasmante) pour ne plus se battre avant un bon moment. Pas nous. Mes souvenirs sont aujourd'hui trop flous pour m'en rappeler précisément, mais je ne serais pas étonné si dans cette même journée nous nous étions battus dans un bar ou une soirée ou avions baffé un jeune gauchiste en t-shirt du Che et en keffieh. Non pas que le Che ou le keffieh ne nous soient pas sympathiques, mais tout au contraire parce que le petit bourgeois qui s'en servait comme objet décoratif nous dégoûtait au plus haut point ! C'est d'ailleurs en grande partie sa peur des coups et son refus de la violence qui nous le rendaient si détestable. Vivant par la violence, et presque pour elle parfois, nous avions bien plus de sympathie pour les durs du Service d'Ordre de la CNT ou la racaille de banlieue avec lesquels nous nous affrontions parfois, que pour ces syndicalistes étudiants de gauche dont l'action la plus virulente consistait à nous dénoncer auprès de nos profs ou de l'administration. Profondément ancrés dans la logique du « ni gauche, ni droite », nous n'avons d'ailleurs jamais été avares de claques distribuées aux militants de droite, même nationale. Il y avait NOUS et les autres, tout simplement.
La violence apparaissait comme seul moyen d'exister dans le blackout médiatique. Le jeu était alors vicieux, et vicié. Nous faisions dans la violence pour que l'on parle de nous et pouvoir ainsi mettre en avant nos idées. Mais ces idées, aussi nobles et justes fussent-elles pour nombre d'entre-elles, n'étaient plus alors que réduites à la violence. Quand nous dénoncions les bombardements yankees sur la Serbie en brûlant des drapeaux américains ou en gazant des Mc Donald's, notre argument disparaissait derrière le geste en lui-même. Nous en étions parfois conscients mais nous étions engagés, emportés, dévorés par une dynamique. Une dynamique qui nous échappait d'autant plus qu'elle n'était pas personnelle mais collective. Dans certaines interviews, dans certains tracts, dans certaines actions, nous avons parfois tutoyé les limites de l'auto-parodie. Nous voulions montrer qui nous étions, et nous finissions par seulement montrer ce que les médias voulaient que nous soyons. La spirale était quoi qu'il en soit enclenchée et nous avions tapé plus fort, « arraché » encore et encore. Quitte à en faire (beaucoup) trop pour garder son rang. Son rang personnel au sein du groupe (cogneur parmi les cogneurs), le rang de son groupe parmi la mouvance. Nous sommes des voyous ? Même dans notre camp ? Nous sommes des anars ? Et bien soit, alors nous allons vous montrer ce que c'est. Et on continue à s'enfoncer... À trop se vouloir à la marge de la marge, on devient des marginaux.
« Que vont-ils devenir ? Que vont-ils devenir ? » chantait La Souris Déglinguée à propos des bataillons de soldats perdus des années 80. Qu'en est-il de ceux de la fin des années 90, que sont-ils devenus ? Un peu de tout finalement. Dans le désordre (forcément !) : bourgeois, beaufs, riches, pauvres, patrons, profs, syndicalistes, mères au foyer, fonctionnaires, flics, truands. Certains sont désormais très engagés en politique, alors que d'autres sont tout aussi clairement très dégagés. Et que reste-t-il alors de nos vingt ans ? Un sentiment diffus mais bien présent. Toujours cette fraternité virile. Même quand l'amitié n'y est plus, même quand elle n'y a jamais été. Nous savons qu'une même vibration nous a traversés. « Les vrais reconnaissent les vrais ».
Et puisqu'il s'agit d'un témoignage, sortons un peu du généraliste pour en venir à une dimension plus personnelle, en guise de conclusion.
Non rien de rien,
Je ne regrette rien. Ce serait bien le comble de l'impolitesse. Mais attention, ne nous y trompons pas, non pas que je conseillerais tout cela à mon fils ou mon petit frère. Trop s'y sont brûlés les ailes, cabossés le crâne ou abîmés le c½ur.
Je ne suis pas fier de tout, mais je ne regrette pas. Je regarde aujourd'hui ces années avec lucidité, mais je ne regrette pas. Je sais bien que tout cela n'était pas vraiment de la politique, mais je ne regrette pas.
PS : Ne cherchez pas de signature à cet article, il n'en a pas. Encore une fois, je n'éprouve aucune honte pour ce que j'ai pu faire mais il paraît qu'aujourd'hui on sait lire dans les commissariats et, que voulez-vous, certains délits bénéficient de délais de prescriptions très longs... Certains reconnaîtront peut-être l'auteur, d'autres se reconnaîtront peut-être eux-mêmes au détour d'une ligne. Qu'ils soient ici salués avec tendresse. Pour le reste, au fond « Seuls ceux qui savent doivent savoir ».



